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Sur cette page nous allons publier des articles concacres aux relations franco - polonaises. Certains textes seront inedits, d'autres seront repris de diverses publications. Nous envisageons aussi d'ouvrir une rubrique intitulee: "Trouve chez le bouquiniste" dans laquelle nous souhaitons presenter des publications (parfois meconnues, parfois oubliees) sur le sujet.


Marcin Kula (Université de Varsovie)
Léon Kosminski (Ecole des Hautes Etudes d'Entreprise et de Géstion)

Paris vu par une famille d'historiens polonais[1]

Texte de la conférence présentée au Colloque de l'Université de Varsovie le 5.06.2002

La version polonaise du texte a été publiée dans le numero d'août du mensuel "Wiê¼"

L'histoire des contacts que les historiens français et polonais ont pris surtout après 1956 a été largement discutée par Jacques Le Goff dans son discours-fleuve[2]. Elle a aussi fait l'objet de la session intitulée "35 années de collaboration dans le domaine des sciences sociales" organisée par l'Académie Polonaise des Sciences et l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales entre le 18 et le 20 novembre 1993 à Varsovie (et partiellement à Jab_onna).

Une session portant le même titre et organisée par les mêmes partenaires s'est aussi tenue au centre de l'Académie Polonaise des Sciences à Paris entre le 18 et le 20 novembre 1993. Deux articles[3] ont été consacrés au rôle qu'a joué la France pour soutenir le milieu des historiens polonais après 1956. Il existe donc visiblement quelques éléments relatifs à ce sujet. Celui-ci a pourtant tant d'intérêt qu'il vaut la peine de s'y attacher. D'où l'idée du présent discours. Je vais le fonder sur mes propres souvenirs, mais aussi sur les impressions de mes parents que j'ai retrouvées lors d'une lecture sommaire de la correspondance de famille. Cela n'est pas, peut-être, une base suffisante pour être considéré comme un point de départ et d'en tirer ainsi des conclusions. Néanmoins, il faut signaler qu'une partie importante de la coopération des historiens français et polonais est née dans la maison de mes Parents. C'était surtout mon Père (Witold Kula) qui jouait un rôle important dans le cadre de ces contacts.

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Pour commencer, il convient d'évoquer les temps antérieurs à la République Populaire de Pologne, c'est-à-dire la période d'entre deux guerres où l'intelligentsia polonaise, dont les chercheurs en sciences humaines, étaient fortement attirés par Paris. A l'époque, Paris était la capitale des humanistes, une sorte de La Mecque.[4] Marceli Handelsman aussi bien que Stefan Czarnowski, le premier étant un très grand historien polonais et l'autre un des fondateurs de la sociologie en Pologne, y avaient leurs contacts. L'¶uvre de Stefan Czarnowski portant sur le culte de Saint Patrick a été publiée en France. Notez qu'elle reste toujours présent dans l'esprit de nos collègues français[5]. Ces deux professeurs, mais certainement  leurs confrères aussi, ont transmis la tradition parisienne à leurs émules. Il y a peu de temps, on m'a montré les photocopies des lettres de recommandation destinées aux humanistes parisiens que ma mère (Nina Assorodobraj-Kula) avait reçues de ses enseignants à Varsovie, retrouvées aux archives parisiennes. Comme dit une légende de famille, une fois Stefan Czarnowski avait invité ma mère au restaurant à Paris. Je cherche à perpétuer cette tradition. Lorsque je me retrouve à Paris avec l'un de mes étudiants en doctorat, je l'invite à déjeuner (malheureusement, dans un restaurant moins réputé, semble-t-il, que celui de Czarnowski).

Après la deuxième guerre mondiale, on a naturellement cherché à renouveler les relations d'avant guerre. Cela a créé l'opportunité de rebâtir les ateliers de travail détruits par le conflit, ne serait-ce qu'en achetant des livres. Cela a aussi permis aux gens qui ont vécu l'occupation et les malheurs de la guerre, de retrouver un souffle nouveau.

Ensuite, c'était la période stalinienne qui a coupé les contacts entre les historiens polonais et français. La situation s'est améliorée en 1956. C'est à ce moment-là que quelques universitaires français ont découvert ou redécouvert la Pologne. Fin septembre 1956, l'UNESCO a invité 30 chercheurs polonais à participer à un séminaire concernant le progrès au cours de l'histoire, réunion à laquelle ont également participé humanistes français les plus éminents: Fernand Braudel, Georges Friedmann, Claude Lévi-Strauss, Charles Morazé, Ernest Labrousse. Du côté polonais ont participé, entre autres, les professeurs Nina Assorodobraj-Kula (ma mère), Bronis_aw Baczko, Jan Baszkiewicz, Pawe_ Beylin, Edmund Cie_lak, Henryk Hinz, Aleksander Gieysztor, Konstanty Grzybowski, Maria Janion, Jerzy Jedlicki, Ryszard Kiersnowski, Witold Kula (mon père), Edward Lipi_ski, Jan Luty_ski, Kazimierz _aski, Tadeusz _epkowski, Tadeusz _ychowski, Stefan Nowak, Józef Pajestka, Antoni Rajkiewicz, Emanuel Rostworowski, Franciszek Ryszka, W_adys_w Sadowski, Jan Strzelecki, Bogdan Suchodolski, Adam Szeworski, Andrzej Wycza_ski, Maria _migrodzka¼ bref toute la crème de l'humanisme  polonais[6]. Un petit tour de France faisait partie du programme. Celui-ci a eu des effets inattendus. En effet, sur une plage au bord de la Mer Méditerranée, les participants se sont amusés à s'attribuer les postes au gouvernement (souvenez-vous que c'était l'octobre 1956!). Sur cette plage Ko_akowski a été "désigné" Ministre de la Sécurité de la Pologne Populaire. Par conséquent, dans les circles du parti communiste à Varsovie on disait par la suite que nos collègues avaient eu l'intention de prendre le pouvoir en Pologne.

C'était pendant cette première rencontre, semble-t-il, que les humanistes polonais ont séduit les humanistes français. En 1958 Fernand Braudel, soutenu par les ministères français des Affaires Etrangères et de l'Education, est arrivé en Pologne. Dans le but d'aider les intellectuels polonais, il a pris des contacts officiels avec l'Académie Polonaise des Sciences et, notamment, son Institut d'Histoire.

Jacques Le Goff évoque l'exceptionnelle sympathie qu'a éprouvée Braudel pour la Pologne et pour les historiens polonais: "Cela a été pour lui un véritable coup de foudre. Il a su reconnaître l'existence d'une véritable école historique polonaise"[7].

Par la suite, Le Goff lui-même, choisi par Braudel, est arrivé en Pologne[8]. Le hasard a fait que  Bronis_aw Geremek soit nommé par l'Institut d'Histoire pour servir à Le Goff en tant que guide. Ils sont devenus amis. Des relations avec mon père une amitié est née aussi, et Jacques Le Goff est devenu l'ami de ma famille. Il faut souligner que Le Goff a eu un "coup de foudre", lui aussi, en Pologne: tombé amoureux, il s'y est marié. C'était en 1962, à l'Eglise Saint Martin à Varsovie. Etaient témoins au mariage mon père et Bronis_aw Geremek. Bref, les liens entre les historiens polonais et français sont devenus de plus en plus solides.

A côté des intérêts personnels et professionnels que portaient Fernand Braudel et ses confrères à l'humanisme polonais, il y avait deux autres facteurs qui étaient d'importance. Le premier était le besoin qu'éprouvait la gauche française de trouver un exemple du socialisme au visage plus beau que celui dépeint au rapport secret de Khrouchtchev et la présentation d'un marxisme non dogmatique. En 1956, la Pologne  suscitait un grand espoir dans ce domaine. Certes, les historiens polonais se présentaient mieux que les cadres scientifiques soviétiques chargés de jouer le rôle d'historiens. Le second facteur était lié, lui aussi, à "l'Octobre polonais". A l'époque, l'attitude des pays de l'Ouest a été conditionnée par une vision géopolitique . En respectant le schéma Est/Ouest, ils ont pourtant préféré les contacts avec les Polonais qu'avec les Russes. Ils avaient aussi, semble-t-il, l'intention d'entreprendre des démarches long terme visant à amollir le camp socialiste, une tâche possible à réaliser uniquement en entrant en contact direct avec celui-ci. Plusieurs scientifiques polonais ont été trompés par l'illusion d'être vraiment appréciés alors qu'ils ne l'étaient qu'en tant que scientifiques de l'Est, de Pologne et, heuresement, pas trop mauvais. On peut également préciser que cette politique des pays occidentaux a porté ses fruits. On pourrait dire à présent, avec une certaine ironie, que la bourse attribuée à Bronis_aw Geremek il y a un temps a été le meilleur investissement français en Pologne. 

J'ai l'impression que les acteurs politiques français et américains ont partagé, pour ainsi dire, les sciences sociales polonaises en espérant que la situation allait évoluer. Il semble que les Français se sont concentrés sur la coopération avec les historiens, alors que les Américains - par l'intermédiaire de la Fondation Ford - ont privilégié les relations avec les sociologues. Par conséquent, aujourd'hui, les historiens polonais sont beaucoup plus liés à la France que leurs collègues sociologues. De ce fait même, ce sont les sociologues qui sont parvenus les premiers à acquérir des automobiles parmi les chercheurs polonais en sciences sociales, les bourses françaises étant beaucoup moins élevées que les américaines.

Influencé par les mouvements d'octobre 1956, les autorités de la RPP ont consenti à la coopération scientifique polono-française.  Elles cherchaient à l'avoir sous leur contrôle (comme tout, et notamment les contacts internationaux). Elles soupçonnaient la VIème Section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (aujourd'hui l'EHESS) de réaliser d'obscures projets avec la CIA - Clémens Heller étant dans cette vision le résident supposé de l'Agence au sein de l'Ecole. Néanmoins, les échanges entre les chercheurs polonais et français se développaient, ce à quoi contribuaient non seulement les historiens eux-mêmes, mais aussi deux professeurs membres de l'establishment communiste: le philosophe Adam Schaff et le théoricien de la littérature Stefan _ó_kiewski. Ce sont eux qui ont fait marcher l'affaire. Voilà une preuve supplémentaire que le communisme polonais, bien que déplaisant pour beaucoup des raisons, était quand même plus souple et ouvert que celui des autres pays.

Les statistiques montrent qu'entre 1957 et 1961 la France a accueilli 116 stagiaires humanistes polonais. Dans les années soixante la France hébergeait plus de 50 stagiaires humanistes polonais par an[9]. Les professeurs polonais effectuaient des séjours en France et y donnaient des conférences à l'Ecole. En 1962 le Centre de Culture Polonaise a été instauré à la Sorbonne.  Paris est devenu, comme par le passé, le lieu privilégié des historiens polonais. Ils s'y sentaient comme chez eux, comme nulle part ailleurs.

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Après l'analyse de mes propres souvenirs et de la correspondance de ma famille, je suis étonné toutefois par notre faible participation aux séminaires les plus importants. Ce qui était important pour nous, ce n'était pas l'apprentissage - car, à vrai dire, nous n'apprenions que peu - mais nous privilégions le travail individuel. Cette approche ne résultait pas d'un esprit rebelle des élèves potentiels, mais de deux autres facteurs. Le premier était le fait que l'historiographie polonaise à l'époque de la RPP n'était pas mauvaise. Hormis les zones de forte pression politique, bien entendu, elle n'était pas aussi médiocre qu'on peut le croire  aujourd'hui en Pologne. Arrivés à Paris, nous n'étions pas des adeptes d'histoire qui se doivent de tout apprendre depuis le début, comme le font à présent des historiens originaires de certains pays post communistes. L'autre raison était intellectuellement plus difficile à saisir. Je pense que les historiens, une fois diplômés, perdent leur désir d'apprendre.  Ils exercent leur métier; s'il deviennent plus savants, ils le doivent à de nouvelles expériences dans ses recherches. Sont rares ceux parmi nous qui continuent l'effort d'apprendre les nouvelles approches d'une façon continue. La stabilité des spécialités que nous obtenons pendant nos études n'entraîne pas la nécessité d'acquérir de nouvelles connaissances. L'apprentissage des nouveaux logiciels est probablement la seule chose qu'il nous faut impérativement approprier à présent, mais nombreux d'entre nous éprouvent des difficultés à s'y mettre même dans ce domaine.

Par conséquent, il semble que nous n'avons pas tiré de bénéfices suffisants de nos séjours en France, comme nous aurions pu le faire sur le plan professionnel. Par exemple, c'était l'époque de l'essor de l'ethnologie française, l'époque du développement des recherches dans le domaine de l'histoire sociale, c'était la grande époque de "l'école des Annales", etc. Je pense qu'une minorité d'entre nous a su en profiter. Je regrette, moi aussi, de n'avoir profité que trop peu de la science française puisque, comme mes collègues, j'ai fréquenté trop longtemps les bibliothèques.

Les bibliothèques et les archives, nous cherchions à nous en imprégner. Notamment dans le cas de certaines spécialités qui étaient difficiles à étudier en Pologne faute de matière, nous étions prêts à passer des journées entières entourés de livres et de documents. La remarque du professeur Manteuffel, directeur de l'Institut d'Histoire de l'Académie Polonaise des Sciences, personnage pourtant connu pour son sérieux, adressé à un stagiaire partant pour Paris, est devenue légendaire: "N'oubliez pas que la France ne se limite pas à la Bibliothèque Nationale ".

Les ressources françaises ont sans doute contribué au développement en Pologne de la réflexion historique portant sur les pays tiers, dont les pays lointains. Après la guerre l'histoire, appelée couramment, mais à tort, universelle, n'a pas su s'imposer en Pologne. Elle aurait été même plus faible sans l'appui des sources françaises. Il est vrai que, sous le jour de mes expériences, je ne suis pas convaincu qu'il ait valu la peine de s'investir dans des recherches sur des pays lointains. La réflexion sur leur passé ne pouvait jamais bien s'approfondir en Pologne. Il va sans le dire que je trouve toutefois positif le fait que l'historiographie polonaise ne se limite à présent au passé de son propre pays.

Les séjours en France nous ont permis de suivre les publications qui arrivaient difficilement en Pologne; nous pouvions alors nous tenir informé des tendances de la science mondiale. Nous avons eu parfois l'occasion d'acheter ces mêmes publications, ce qui était fondamental dans le cas de certains domaines. Le fait même que nous pouvions voir ou bien faire connaissance des scientifiques éminents du monde entier nous rendait moins provinciaux. Mon père disait que nous profitions du privilège des invités: nous pouvions notamment rester en contact avec tous nos collègues français même si ces derniers étaient de temps temps en conflit les uns avec les autres. Compte tenu de la spécificité de la VIème Section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et de Paris même, le séjour là-bas nous facilitait aussi les contacts extra-français.

Certes, c'était Fernand Braudel qui soutenait nos rencontres, puisqu'il aimait bien les jeunes et il aimait la compagnie des "nouveaux arrivants". Non seulement il savait qui mettre en relation avec qui, mais "tout simplement" il rassemblait les gens autour de lui. Après les cours au Collège de France il invitait une partie des participants à prendre un café à la Brasserie Balzar. Il était heureux d'aider les arrivants. Un jour, il m'a présenté toute une valise de coupures de presse qu'il avait faites lors de son séjour au Brésil avant la guerre. Jeune homme inexpérimenté à l'époque, je voyais beaucoup trop des petits excentricités du Grand Maître. Je n'ai pas su percevoir à l'époque la dimension de son geste,  mais je l'apprécie aujourd'hui.

Certaines de nos amitiés nées en France sont devenues durables, avec tous les avantages que cela a apporté dans le domaine de la recherche et dans les autres domaines aussi. Si mon père est devenu relativement connu dans le monde, c'était grâce à la coopération avec ses collègues français. Certains d'entre nous se réjouissent d'avoir lié des amitié avec Fernand Braudel, Jacques Le Goff, Ernest Labrousse, Pierre Villar, Joseph Goy, Gentil da Silva, Ruggiero Romano.

Nous avons connu Fernand Braudel, Jacques Le Goff, Clemens Heller, Maurice Aymard et plusieurs autres historiens français en tant que vrais amis notamment dans les années difficiles de 1968 et 1981. Sans les contacts antérieurs, la France n'aurait jamais hébergé après 1968 les humanistes polonais qu'elle a accueilli. En 1981 nos collèges français, avec Jacques Le Goff  au premier rang, ont été parmi les premiers qui protestaient contre la mise en place de la loi martiale et qui organisaient le soutien aux gens qu'ils connaissaient, mais aussi à ceux qu'ils ne connaissaient pas. Encore une fois il y a lieu de dire que le mouvement d'assistance aux Polonais ne se serait jamais développé avec une telle force sans les contacts précédents polono-français dans le cadre de sciences humaines[10].

Une des conséquences indirectes des relations établies pendant des années avec les historiens français a été l'hospitalité et l'aide offerte par l'Ambassade de France à Varsovie à plusieurs historiens polonais. Monsieur Jacques Fauve était à l'époque le onseiller culturel de l'Ambassade, et sa femme, Antoinette Fauve-Chamoux était notre collègue, historienne à l'EHESS.

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Paris a également exercé un autre type d'influence sur le milieu des historiens polonais, et celle-ci dépassait le contexte purement professionnel. Je risquerais l'opinion que nous nous sommes formés là-bas sur le plan beaucoup plus général et cet aspect me paraît plus important encore que nos acquis professionnels.

Grâce à nos séjours en France, nous avons eu l'occasion de visiter Paris, la France, parfois d'autres pays même. Nous avons pu visiter les musées. Cela peut vous paraître banal, mais il ne faut pas oublier que la visite des monuments pour un historien dépasse le cadre du simple plaisir touristique. Les stages réalisés en France ont permis à plusieurs de nos collègues de visiter par exemple les cathédrales gothiques, monuments dont ils enseignaient l'histoire à leurs étudiants.

Nos séjours à l'ouest nous ont permis d'acquérir une certaine connaissance du monde et d'être moins provinciaux. Il faut se rappeler la différence qu'il y avait autrefois entre la Pologne communiste et l'Occident. À l'époque même les centres culturels des pays de l'Ouest situés à Varsovie, tel le "British Council" , la "Salle de Lecture" et ensuite "l'Institut Français" sentaient mieux que les centres polonais. Ces premiers étaient nettoyés avec des détergents odorants de qualité et non pas avec du lysol, comme les nôtres. Au risque d'exagérer je dirai que nous avons eu la chance de découvrir et d'apprécier cette odeur à la source - à l'Occident. Nous avons observé la vie à l'occidentale et nous avons acheté des produits dans des magasins régulièrement approvisionnés. L'abondance des choix des biens nous a donné du vertige.

Nous avons acheté des chemises non-iron, des pulls, des imperméables, des chaussettes, des lunettes de soleil et, éventuellement, deslunettes de vue. Les femmes ont acheté des sacs à main, des chaussures, des vestes en daim et des bas (les collants sont arrivés plus tard). Peu d'entre nous étaient des dandy, nos collègues, nos femmes, nos filles ou bien nos mères n'étaient pas de grandes élégantes, mais toutes les choses que je viens d'évoquer étaient beaucoup plus accessibles à Paris qu'à Varsovie. Côtoyer un monde meilleur nous procurait du plaisir. Certains d'entre nous, dont les hommes, ont allé jusqu'à acheter de la lingerie parisienne, puisque cette dernière nous semblait plus confortable et plus pratique que le caleçon à lacets du type CDT[11], par ailleurs difficiles à trouver dans nos magasins lui aussi. Un ami parisien a demandé avec étonnement: "Les femmes ont toujours acheté de la lingerie à Paris, cela semble normal. Mais les hommes???" Notre réponse était la suivante: "Chez nous les culottes sont archaïques puisque le camarade Gomu_ka porte un caleçon long à lacets".

Nous avons acheté de petits accessoires pour la maison qui nous facilitaient la vie. Parfois ces objets permettaient aussi de régler un problème de vie quotidienne. Dans la correspondance entre ma mère et mon père j?ai retrouvé, par exemple, le projet d'acheter un express pour faire du café qui servirait ensuite de cadeau pour un médecin à la fin du traitement. Comme le montre le nombre de lettres où cette instrument à café a été évoquée , à l'époque il devait être difficile de s'en procurer un en Pologne.

Nous avons aussi acheté des fournitures de bureau chez Joseph Gibert. Elles nous ont été utiles pour le travail. Les stylos BIC ne fuyaient  pas comme les stylos polonais, les fiches françaises (nous sommes toujours dans la période pré-logicielle!) étaient belles, et les fichiers étaient pratiques. Les blocs notes français étaient faits de bon papier, les trombones savaient retenir plusieurs feuilles sans les détériorer. Les agendas présentant une journée sur une page étaient plus pratiques que l'agenda Orbis, l'unique agenda plus au moins raisonnable à l'époque en Pologne. Il faut se rappeler que c'était la période où les biens de consommation les plus courants étaient rares en Pologne. Il était même difficile de se procurer ce fameux agenda Orbis. Je me souviens du jour où ma femme m'a dessiné un agenda pour toute l'année dans un cahier. Je me suis procuré un agenda au tout dernier moment, mais j'ai conservé celui de ma femme comme un tendre souvenir.

A présent, on a du mal à imaginer que nous rapportions de Paris les objets comme du papier à lettre, du papier carbone, des rubans pour machines à écrire, les enveloppes et les copies doubles (est-ce que la jeune génération sait ce qu'était une copie double?). Les lavettes vertes, les éponges et les chiffons de cuisine que nous apportions de France nous aidaient à vivre plus facilement, d'autant plus que les pots à l'époque se lavaient avec plus de difficulté qu'aujourd'hui. Ce qui est important, c'est que même les lavettes nous ont aidés à combattre notre provincialisme.

Il ne faut pas dissimuler l'autre aspect positif de nos séjours en France qui était l'argent que nous obtenions. Nous en avions peu. Nous économisions souvent pour payer les visites de nos familles à Paris. Compte tenu du faible montant de nos salaires et du taux de change officieux des devises occidentales à l'époque en Pologne, même les faibles sommes que nous apportions de France nous étaient tout de même d'un grand secours. Il faut admettre que le taux de change officieux pratiqué en zlotys sur le prix du café que nous avions acheté dans un bistro parisien quelconque, lui faisait parfois perdre sa saveur.  

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Vivant en France, nous avons appris qu'on peut toujours acheter des oranges sur le marché, non pas uniquement à la veille des fêtes de Noël. Nous avons appris qu'un repas au restaurant peut être un plaisir et ne doit pas nécessairement entraîner la faillite. Qu'il peut y avoir des restaurants aux tarifs différents. Qu'il y a des restaurants chinois (nous y passions souvent, les restaurants français étant trop chers pour nous).

Même les cantines universitaires nous semblaient bonnes par rapport à celles de Pologne; c'était aussi le cas de la restauration  rapide, surtout si on la comparait à l'unique  restaurant rapide situé à l'époque à proximité de l'Université de Varsovie (le fameux milk bar, jusqu'aujourd'hui appelé "Le cafard" entre les étudiants). La cantine de la Cité Universitaire parisienne nous semblait même formidable. Il faut avouer qu'après avoir pris nos repas là-bas pendant une année entière, nous aussi, nous étions prêts à les rendre.

Même les visites à la Préfecture où l'on se présentait pour obtenir la carte de séjour, une prorogation de visa, un visa de départ etc., étaient importantes pour notre culture générale. Malgré la foule qui y était toujours présente, la préfecture avait meilleure allure que nos Bureaux des Passeports, ainsi que nos commissariats de police. On pouvait constater au premier coup d'¶il  que les préfectures étaient beaucoup mieux organisées.

Lors de nos séjours nous pouvions nous rendre compte que la pratique du secret qui était chère au communisme n'était qu'un non-sens. Il m'a en effet été possible de visiter le centre atomique de Saclay ainsi que l'usine Renault située  à l'époque à Boulogne Billancourt. A la fin de cette visite, on nous a offert des prospectus publicitaires, un geste qui nous a fortement impressionné, nous Polonais. Quel dommage que les automobiles n'étaient pas également offertes! Il est inutile de mentionner que nous étions impressionnés par le fait que chaque Français moyen possédait une automobile.  Les "Deux chevaux" nous ont beaucoup plû (et les "Déesse" de chez  Citroën plus encore!).

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Les séjours en France nous ont permis aussi de connaître le mode de vie des écoles supérieures et des institutions scientifiques françaises. Nous avons remarqué - parce qu'il était difficile de ne pas le remarquer - que nos collègues français gagnent plus que nous, qu'ils ne sont pas obligés à signer de stupides listes de présence et qu'ils ne sont pas tenus de remplir de grandes fiches de la planification scientifiques encore plus stupides. Nous étions même impressionnés par le fait que nous pouvions tous utiliser le papier à en-tête alors qu'à l'Institut d'Histoire de l'Académie Polonaise des Sciences seule la direction avait le droit de s'en servir. C'est vrai, pourtant, que la situation en Pologne dans ce domaine (et dans d'autres domaines aussi!), n'était pas la pire; dans l'Union Soviétique le papier à en-tête était prénuméroté.

Les conditions d'études en France étaient terribles au moment où j'y étais étudiant. Néanmoins, j'ai pu observer une chose inouïe en RPP au début des années soixante: les manifestations d'étudiants. C'est vrai que parfois il nous était difficile de comprendre les motifs des étudiants français qui protestaient contre la qualité de la nourriture aux cantines ou bien contre le manque de démocratie. Comme je l'ai déjà évoqué, les cantines françaises nous semblaient très bonnes. Quant à la démocratie, nous savions qu'elle n'était pas dans un mauvais état si l'on pouvait toujours protester.

Nous avons eu l'occasion d'observer les éléments de la vie politique en France - à commencer par les élections de différents niveaux auxquelles personne en Pologne ne s'intéressait. Nous avons pu voir la "lutte des classes" dont nous avions autant entendu parler en Pologne. Les grèves que nous avons pu vivre en France étaient pour moi plus intéressantes que pénibles. Je ne vais pas vous dire que je me suis demandé dès le debut pourquoi il n'y avait pas de grèves en Pologne bien qu'il soient parfois souhaitables. Je ne vais pas m'imputer de telles pensées déjà à cette époque, mais même sans elles je gagnais une vision de choses différente de celle présentée par Trybuna Ludu[12].

J'ai participé par curiosité aux obsèques de Thorez. Je suis même allé voir la fête de L'Humanité. Je n'ai pas eu l'intention de regarder la fête communiste avec une malice quelconque. Ce n'était pas l'approche que j'avais à l'époque. J'ai voulu tout simplement voir les communistes français. J'ai vu alors une sorte de kermesse où on pouvait gagner de petits cadeaux. J'ai compris plus tard que la force du mouvement communiste français résultait non pas de la lutte des classes, mais du rôle du PCF en tant qu'un outil d'intégration sociale des ouvriers. Cette partie créait son propre monde où tous étaient égaux et se sentaient bien à l'aise. Ils se sentaient valorisés et en même temps ils entraient en contact avec le grand monde, p.ex. par l'intermédiaire d'un député communiste local.

Nous étions impressionnés par la stabilité de la vie en France. Les gouvernements pouvaient changer, mais la vie quotidienne était toujour la même, ce qui n'était pas le cas chez nous. Paris était toujours là. Je ne suis pas surpris par l'étonnement que Paris restait sur place, qu'a exprimé ma mère dans sa lettre datée de 1947 - deux ans après la guerre. Mais nos rélfexions étaient les mêmes lors des séjours ultérieurs. Je me souviens comment j'ai été impressionné lorsque je suis entré dans un magasin au Boulevard Saint Michel pour faire changer la plume du stylo que j'y avait acheté 25 ans plus tôt. Le vendeur a traité la situation comme quelque chose de tout à fait ordinaire. Nous nous sommes donnés un nouveau rendez-vous dans 25 ans suivants. Si je n'arrive pas, ce ne sera pas de la faute de Paris, mais parce que je n'ai plus ce même stylo (on me l'a dérobé à Varsovie).

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Les séjours en France nous ont aussi donné la possibilité de lire la littérature politique actuelle portant sur les problèmes contemporains, dont la littérature polonaise des émigrés. Comparée à des autres pays de la "démocratie populaire", elle était relativement facile à obtenir en Pologne après 1956, mais à Paris elle était accessible tout court et sans risque. Je me souviens avoir lu les oeuvres de Soljenitsine pour la première fois en français. Nous avons apporté de Paris des livres prohibés, parfois légalement (en cas de livres pouvant être traités comme des publications professionnelles), mais plus souvent malgré la douane.

En France, nous avons pu entrer en contact ou bien maintenir les contacts avec les Polonais qui vivaient là-bas. Même si cela n'étaient pas des personnages politiques (nous n'avons pas tous eu de contacts avec ce genre de gens), ces rencontres étaient importantes et ont aidé à affaiblir la clôture du pays.

Je n'aime pas le mot "normal", parce qu'il est difficile à définir. Dans chaque situation et pour chaque personne il y a d'autres choses qui sont normales. Je ne peux pas toutefois fuire l'impression qu'en France nous pouvions lire la presse normale, rencontrer les gens que nous souhaitions voir, regarder de nouveaux films, lire des livres qui ne pouvait pas entrer en Pologne. Même les excursions de timides historiens polonais à la Place Pigalle avaient pour but d'observer (plutôt que de vivre!) la vie normale, en quelque sorte.

Dans mes lettres de Paris, j'ai gravé mes impressions du Moulin Rouge. Ce show a dû m'impressionner (peut-être qu'il était aussi impressionnant pour mon porte-feuille?). Je me souviens aussi du charmant cabaret Lapin Agile à Montmartre, qui existe toujours. A l'époque il n'y avait presque pas de telles institutions en Pologne.

Enfin, à Paris nous avons vu qu'il peut y avoir moins de grossièreté dans la vie, dans les offices, dans les transports en commun, ou bien, tout simplement, dans des relations humaines. A chaque fois, de retour chez nous, nous devions faire attention pour ne pas nous laisser provoquer par la rudesse, p.ex. dans l'autobus.

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Les expériences françaises nous ont permis de devenir moins bêtes que nous aurions pu devenir si nous étions restés chez nous. C'est vrai qu'en comparaison avec le reste du monde communiste la RPP n'était pas la pire. Après 1956,  le plus souvent elle n'était plus terrifiante. Pourtant, elle était idiote. "En effet, notre socialisme est exceptionnellement stupide - on peut n'y plus voir l'horreur, mais il y a énormément de stupidité" a écrit Stefan Kisielewski, un éminent intellectuel polonais, dans son journal intime en 1973[13].

Notre passage par Paris était un grand avantage tant pour nous personnelement que pour tout le milieu d'historiens. Avec notre expérience parisienne il était plus difficile de nous renfermer dans une clôture. Je suis convaincu que cela avait plus d'importance que la lecture d'un livre de plus ou bien la participation à une conférence de plus.

Je pense que ma vision des choses surprendra plusieurs de parmi mes collègues polonais et français. Certains collègues polonais auraient préféré, peut-être, ne se souvenir que de profits professionnels qu'il ont tiré des séjours en France.  Certains collègues français peuvent se sentir peu appréciés en tant que personnages qui avaient eu de l'influence scientifique sur les Polonais. Pourtant, un historien n'est pas une machine à écrire les analyses historiographiques. Il est homme avant tout. Il crée des choses meilleures et plus intéressantes s'il est un homme complet et intéressant lui-même. Je soutiens alors mon opinion que nous devons être reconnaissants à nos collègues français surtout pour nos acquis du domaine de notre culture générale et pour le fait que grâce à nos séjours à Paris il nous a été plus facile d'éviter la stupidité de la République Populaire de Pologne.



[1] Le discours préparé pour la conférence "Le sacre d'une capitale. Paris vu par les écrivains, les historiens et les voyageurs" (Varsovie, 3-5 juin 2002).

[2] Jacques Le Goff, Une vie pour l'histoire. Entretiens avec Marc Heurgon, Editions La Découverte, Paris 1996, p. 130 et suivantes.

[3] Micha_ Tymowski, Wspó_praca naukowa Polski z uczelniami paryskimi w zakresie nauk historycznych (Coopération scientifique de la Pologne avec les écoles supérieures perisiennes dans le domaine des sciences historiques), Roczniki Stacji Naukowej PAN w Pary_u, tome II, Paris 2000, pp. 119-125; Andrzej Wycza_ski, Odnowienie stosunków naukowych z Francj_ w 1956 roku (La Renaissance des relations scientifiques avec la France en 1956), Kwartalnik Historyczny, 1993, no. 4, p. 265-268. Pour les publications récentes portant sur les relations polono-françaises voir Dariusz Jarosz, Maria Pasztor, Robineau, Bassaler i inni. Z dziejów stosunków polsko-francuskich w latach 1948-1953 (Robineau, Bassaler et autres. Des relations polono-françaises dans les années 1948-1953), Adam Marsza_ek, Toru_ 2001. Voir aussi deux ouvrages non publiés: la mémoire de maîtrise de Barbara Le Goff en date de 1989 écrite sous la direction de Pierre Melandri et Robert Frank à l'Université Paris X "Les Relations diplomatiques Franco-Polonaises (1944-1948)" et la mémoire de maîtrise de Tomasz K_dziora en date de 1997 écrite sous ma direction à l'Institut Historique de l'Université de Varsovie "Polska dyplomacja we Francji w latach 1944-1953(La Diplomatie polonaise en France (1944-1953)". Malgré mes efforts, je n'ai pu trouver d'éditeur pour ces deux mémoires.

[4] Ma_gorzata Willaume, Polska obecno__ w nauce i sztuce francuskiej (La Présence de la Pologne dans la science et l'art français), dans: Wies_aw _ladkowski, Ma_gorzata Willaume, Stanis_aw Wi_niewski, Polska obecno__ w kulturze Francji XVIII-XX w. (do 1939 r.) (La Présence de la Pologne dans la culture de la France du XVIII au XX siècle (jusqu'à 1939)), éd. Wies_aw _ladkowski, UMCS, Lublin 1991, pp. 110-161.

[5] Stefan Czarnowski, Le culte de héros et ses conditions sociales. Saint Patrick, héros national de l'Irlande, Alcan, Paris 1919 (édition polonaise 1956). Voir à présent Daniel Fabre:"La question des héros nationaux en Europe ne peut que se placer auhourd'hui sous l'égide de Stefan Czarnowski. Non seulement à cause de son livre sur Saint Patrick, héros national de l'Irlande - qu'il termina dès 1911 et qu'on oublia à Paris, juste après la guerre, comme un hommage à un savant que l'on craignait disparu - mais surtout parce que sa pensée, ses engagements et sa vie présentent comme un raccourci des questions que l'anthropologie de l'héroïsme réveille..." (Daniel Fabre, L'atelier des héros, dans: La Fabrique des héros, textes réunis par Claude Voisenat et Eva Julien sous la direction de Pierre Centlivres, Daniel Fabre et Françoise Zonabend, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris 1999, p. 233).

[6] Andrzej Wycza_ski, op. cit., pp. 266-267.

[7] Jacques Le Goff, op. cit., p. 132.

[8] Ibid.

[9] Andrzej Wycza_ski, op. cit., p. 268

[10] Voir, entre autres, Andrzej Chwalba, Czasy "Solidarno_ci". Francuscy zwi_zkowcy i NSZZ "Solidarno__" 1980-1990 (Les Temps de la "Solidarité". Les syndicaux français et NSZZ "Solidarno__" 1980-1990), Ksi_garnia Akademicka. Wydawnictwo Naukowe, Kraków 1997; Marcin Frybes, Une expérience de dialogue Est-Ouest. Les dimensions de l'engagement de la CFDT en faveur du mouvement Solidarno__, CADIS-EHESS, CFDT-IRES, Paris 1997; Marcin Frybes, Rencontre ou malentendu autour de Solidarité? CFDT aujourd'hui, no. 100, mars 1991, pp. 104-110; Marcin Kula, Niespodziewani przyjaciele czyli rzecz o zwyk_ej, ludzkiej solidarno_ci (Les amis inattendus. En essai sur la solidarité entre les gens), préface par Jacques Le Goff, conclusion par Karol Sachs, Maison des Sciences de l'Homme, Ecole des Sciences de ?Homme IFiS PAN, Association "Solidarité France-Pologne", Wydawnictwo Trio, Varsovie 1995. Par les soins de Rzeczpospolita qui en 2001 a évoqué le sujet de l'assistance étrangère, dont française, portée aux Polonais en 1981, un site internet a été établi "http://www.rp.pl/dziekujemy"

[11]Les galeries marchandes à Varsovie de l'époque, une sorte de la Galerie Lafayette pour les pauvres.

[12]L'Humanité polonaise (le quotidien du parti communiste).

[13] Stefan Kisielewski, Dzienniki (Journaux), Iskry, Varsovie 1996, p. 777.


01.08.2002 - Le 1er aout - c'est pour les Polonais une date importante. Il y a 58 ans commencait l'Insurrection de Varsovie. Cet episode de la Seconde Guerre Mondiale, occulte durant la periode communiste en Pologne, reste souvent assez mal connu des Francais. C'est pourquoi nous avons choisi quelques textes parus en France sur ce sujet pour marquer cet anniversaire. Par le hasard de l'histoire, l'annee polonaise en France en 2004 correspond au 60e anniversaire de l'Insurrection de Varsovie

Du 1 aout au 2 octobre 1944 - 63 jours - a eu lieu l'Insurrection de Varsovie. L'Armée du Pays (AK), soutenue par la population de Varsovie, s'est insurgée contre les Allemands qui occupaient le pays. L'Armée Rouge soviétique a stoppé son offensive et, arretée sur la rive droite a Varsovie - Praga, regardait la destruction de la ville par les avions et les chars allemands. Staline avait préféré attendre et laisser la ville sans défense anti-aérienne aux Allemands, sans permettre aux avions alliés venant au secours des insurgés de se poser de l'autre côté de la Vistule pour s'approvisionner en carburant (ce qui imposait le choix de leur itinéraire par l'Italie du Sud). Varsovie a payé tres cher son soulevement - plus de 200.000 victimes - soldats et civils - la population entierement déportée dans des camps ou en travaux forcés en Allemagne et la ville systématiquement incendiée et brulée, maison par maison. L'armée soviétique est entrée dans la ville déserte, détruite a 90%, en janvier 1945. (mb)
" Gazeta Wyborcza ", " Rzeczpospolita ", " Zycie ", Zycie Warszawy " du 1.08.2002
Des cérémonies traditionnelles de commémoration de l'Insurrection de Varsovie (interdites a l'époque communiste) ont commencé hier a Varsovie et vont continuer aujourd'hui dans différents lieux de la capitale - entre autres, au cimetiere de Powazki et Wola - et ensuite, jusqu'au 2 octobre.

Commentaire du professeur Andrzej Paczkowski
L'Insurrection de Varsovie ferme une suite de grandes insurrections nationales des XIX et XX siecles. Elle est devenue un point de repere pour beaucoup de Polonais des générations suivantes. En tant qu'un grand échec national, elle s'est inscrite dans la tradition de qualification des tragédies nationales en tant qu'actes de plus haute noblesse. Ses résultats directs sont : la destruction, la mort de plus de 200.000 personnes, l'anéantissement de Varsovie. On répete souvent la these que l'Insurrection a été une erreur. Mais meme les plus grands chefs commettaient des erreurs ou choisissaient la confrontation avec des ennemis plus puissants et perdaient leur combat. On ne peut donc pas mettre en question la décision de l'Insurrection de Varsovie ni la préparation professionnelle de ceux qui l'ont dirigée. Si l'Insurrection n'avait pas éclaté, l'armée du maréchal Rokossowski (soviétique) serait entrée dans Varsovie encore en aout 1944, et Bierut (agent soviétique, premier président de la Pologne populaire) avec Gomulka seraient arrivés ici de Lublin. (mb)

Commentaire du professeur Marian Marek Drozdowski
Le bilan est bien sur tragique. L'Insurrection n'a pas été, a mon avis, inévitable. La jeunesse de la II République a été éduquée dans l'esprit du romantisme et le culte de la tradition d'insurrection. Elle n'imaginait pas retrouver l'indépendance autrement que par le combat et un grand soulevement social. L'Insurrection a été bien sur un grand échec militaire et politique. Les frais de destruction de Varsovie ont été payés par tout le pays, détruit suite a la guerre. La vraie tragédie de l'Insurrection et des insurgés c'était sa solitude. La solitude face a la réaction draconienne et brutale allemande, face au cynisme et la préméditation des Soviétiques et une certaine impuissance des Alliés occidentaux. Le commandement de l'Insurrection a été pret aux sacrifices, qui vont ensuite apporter des fruits politiques et réveiller l'opinion publique mondiale pro-soviétique. On n'a cependant pas réussi a minimaliser ces pertes. Le grand débat sur l'Insurrection de Varsovie va continuer encore longtemps dans l'historiographie polonaise. (mb)
source: Buletin de presse de l'Ambassade de France a Varsovie

Les commémorations de 1994

Le Monde - Article publié le 30 Juillet 1994
La tragique insurrection de Varsovie en 1944 Apres soixante-trois jours de résistance désespérée, la capitale polonaise capitule. Les Soviétiques ont passivement assisté au massacre de pres de deux cent mille civils.
par MEYLAC STEPHANE
Extrait : Lech Walesa a invité Allemands et Russes aux cérémonies anniversaire, lundi 1 aout. Le soulevement de 1944 était dirigé militairement contre Hitler et politiquement contre Staline. Mais la Pologne voulait avant tout montrer son refus de l'asservissement et du diktat étranger. Mardi 1 aout 1944 en fin d'apres-midi, le soleil vient de chasser les lourds nuages du ciel de Varsovie. A 17 heures, paraissant surgies de nulle part, des milliers de silhouettes, le bras entouré d'un brassard blanc et rouge, l'arme au poing, envahissent les rues de la capitale occupée.

Le Monde - Article publié le 3 Aout 1994
L'anniversaire de l'insurrection de Varsovie Le président allemand demande " pardon " pour " la souffrance et la peine infinies " infligées aux Polonais
par GARA MICHEL
Extrait : VARSOVIE (correspondance) En invitant, lundi 1 aout a Varsovie, les hauts représentants des pays belligérants de la seconde guerre mondiale, dont l'Allemagne et la Russie, pour la célébration du cinquantieme anniversaire de l'insurrection qui a couté la vie a 200 000 Polonais en 1944, le président Lech Walesa a voulu montrer au monde le désir de la Pologne de régler une fois pour toutes les contentieux historiques avec ses grands voisins.

Le Monde - Article publié le 4 Aout 1994
POLOGNE Varsovie et Bonn ouvrent " une nouvelle étape " dans leurs relations
Extrait : Le ministre polonais des affaires étrangeres, Andrzej Olechowski, a estimé, mardi 2 aout, que la visite du président allemand, Roman Herzog, a l'occasion du cinquantieme anniversaire de l'insurrection de Varsovie ouvrait " une étape completement nouvelle " dans les relations entre les deux pays (le Monde du 2 aout). M. Olechowski a estimé que le discours prononcé la veille par le chef de l'Etat allemand, qui a demandé " pardon " au peuple polonais pour les crimes commis par les nazis pendant la seconde guerre mondiale, a été le point d'orgue des cérémonies commémorant la mort de plus de deux...

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En 1999 on s'en souvenait encore:

Le Monde - Article publié le 7 Aout 1999 - Varsovie, mémoire brouillée?
PAR ELISABETH G. SLEDZIEWSKI
Extrait : EN ces premiers jours d'aout 1999, les Polonais sont-ils les seuls a se souvenir de l'insurrection antinazie qui éclata a Varsovie il y a cinquante-cinq ans ? Le destin de cette capitale, écrasée des septembre 1939 par les armées du IIIe Reich et pourtant capable de les tenir en échec en se révoltant apres cinq années d'occupation féroce, puis finalement anéantie par elles, ne devrait-il pas figurer au martyrologe de tous les bâtisseurs d'Europe ? Notamment des Français, devenus si soucieux de faire mémoire des crimes hitlériens ? Encore faudrait-il que ce destin fut connu d'eux.

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15.07.2002 - nous vous invitons à découvrir un texte sur "Les colonies de vacances pour les enfants d'émigrés polonais en France" dans les années 50. Dans la version polonaise de cette page vous trouverez un autre texte, traitant des relations franco - polonaises à l'époque de la Guerre Froide. Sa version en francais sera disponible prochainement. Nous remercions Mme Maria Pasztor et M Dariusz Jarosz d'avoir bien voulu nous communiquer ces textes. Nous présenterons prochainement une critique de leur dernier livre conscré aux relations franco-polonaises paru dernièrement en Pologne aux éditions Marszalek

Paru dans: Revue d'histoire diplomatique, 2002, no 1
MARIA PASZTOR
DARIUSZ JAROSZ

Les colonies de vacances pour les enfants d'é;migré;s polonais en France - un problème é;pineux dans les relations polono-françaises (1948 Ð 1955).

Les colonies de vacances pour les enfants et adolescents issus des familles dÕé;migré;s polonais en France sont un é;pisode peu connu des relations entre les autorité;s de la Pologne dÕapres-guerre et le monde exté;rieur. Il semble donc que lÕanalyse plus poussé;e de ce problème pourrait apporter un é;clairage nouveau et inté;ressant sur lÕhistoire de la diplomatie polonaise et en même temps, sur le domaine de lÕé;ducation. Nous nous pencherons sur les anné;es 1948-1955 et limiterons nos recherches aux relations entre la France et la Pologne. Les raisons de ce choix sont multiples. Tout d'abord, nous avons pu trouver des sources significatives, aussi bien françaises que polonaises, dont il ré;sulte que les colonies en question jouaient le rôle d'un baromètre sui generis des relations entre ces deux pays. Ensuite, les colonies de vacances en Pologne pour les enfants d'é;migré;s polonais é;tablis en France, si on les compare aux colonies organisé;es pour les jeunes é;migré;s ré;sidant dans d'autres pays europé;ens,é;taient quantitativement (tableau 1) les plus importantes et, en même temps, les plus difficiles à gé;rer pour les organisateurs.

Tab. 1. Nombre d'enfants d'é;migré;s Polonais sé;journant en colonie en Pologne dans les anné;es 1948 Ð1955.

Années Nombre
d'enfants
1948 750
1949 1175
1950 1312
1951  
1952 842
1953 797
1954 884
1955 787

Source: L. Turajczyk, Spo»eczno Ð polityczne organizacje polskie we Francji 1944 Ð 1948 (Lesorganisations sociales et politiques des Polonais en France dans les anné;es 1944- 1948),Warszawa 1978, p.188, AAN (Archives des Actes Nouveaux à Varsovie), Ministerstwo O¶wiaty ( Ministère de lÕEducation)3908, Sprawozdanie opisowe z akcji wczasów letnich dla dzieci Polonii Zagranicznej Ð rok 1949, (Compterendu concernant les colonies pour les enfants dÕé;migré;s polonais pour l'anné;e 1949), p. 72- 74. Les recherches mené;es jusqu'à maintenant nous permettent de constater que les colonies de vacances, tout comme d'ailleurs le système d'enseignement polonais dans son ensemble à l'é;poque stalinienne , é;taient profondé;ment marqué;es par des é;lé;ments idé;ologiques conformes à la politique de lÕé;tat polonais d'alors. Il s'agissait, en premier lieu, de ré;aliser la laëcisation ou plutôt même lÕathé;isation des jeunes. Ainsi toute manifestation de religiosité; par des enfants ou adolescents é;tait combattue avec acharnement. De plus, les autorité;s polonaises sÕé;vertuaient à cré;er une image positive de la Pologne populaire entant quÕé;tat issu d'un processus historique long de plusieurs siècles et né; grâce aux efforts et activité;s aussi bien de groupes entiers que d'individus pré;senté;scomme les plus "progressistes". Pendant les colonies dÕé;té;, les jeunes devaient, entre autres, participer à la cé;lé;bration des fêtes nationales (surtout le 22 juillet qui symbolisait la renaissance nationale sous lÕé;gide de Moscou), assister aux confé;rences sur les succès obtenus par la Pologne populaire, apprendre les biographies des dirigeants de lÕé;tat et du parti ainsi que celles des personnages historiques lié;s avec le mouvement communiste polonais et international. Si lÕé;tendue et les ré;sultats de ces activité;s é;ducatives auprès des enfants dÕé;migré;s polonais peuvent prêter à discussion, il est par contre incontestable que les autorité;s polonaises nÕont mé;nagé; ni le temps ni les efforts (ce qui s'est traduits notamment par des arrêté;s ministé;riels, des circulaires et des dispositions diverses) afin de les pré;parer, de les organiser dans le moindre dé;tail, et pour finir d'en contrôler lÕexé;cution . Il semble que, dans le cas des enfants en question, les objectifs de cette action é;taient d'une part plus é;tendus que dans les autres colonies, mais de l'autre on peut noter que leur ré;alisation nÕé;tait pas en tous points conforme au programme. Le ministère de lÕé;ducation Nationale stipulait dans ses documents officiels que les buts poursuivis consistaient à la fois à approfondir et renforcer les liens é;motionnels entre les enfants d'é;migré;s polonais et la patrie et à faire naître chez eux une attitude positive envers la Pologne populaire . Les enfants devaient donc amé;liorer leur maîtrise de la langue polonaise et se familiariser avec le progrès accomplis en Pologne. Dès 1949 le ministère de l'é;ducation Nationale a dé;cidé; que les livres dont la lecture é;tait recommandé;e à l'occasion des confé;rences sur la litté;rature polonaise devaient porter sur les sujets suivants : la beauté; et la diversité; des ré;gions de la Pologne ; le paysage polonais et sa reproduction dans les oeuvres d'art ; l'amour de la patrie ; l'é;migration "pour gagner du pain" ; le retour d'é;migres au pays ; des scènes de la vie d'é;crivains cé;lèbres (Mickiewicz,S³owacki) ; des morceaux choisis de biographies d'é;minents Polonais ayant lutté; pour la libé;ration nationale et sociale (entre autre Dzierzyñski) ; des scènes de la vie des jeunes sur un fond "de ré;alité;s nouvelles en Pologne" (par exemple chez eux à la maison, en colonie de vacances ou pendant leur participation aux bataillons de l'organisation "Service pour la Pologne") ; la Pologne en reconstruction et en dé;veloppement ; les conseils d'entreprise ; les crèches et lesé;coles maternelles organisé;s par les usines ; les cité;s ouvrières (HLM) ; le mouvement coopératif ; lÕé;lectrification du pays ; des ouvrages litté;raires choisis car ils pré;sentaient la lutte pour la libé;ration nationale et sociale Ce n'est pas le fait du hasard si le choix de lectures é;tabli en 1951 à l'usage des cours de perfectionnement en langue polonaise comportait non seulement des extrait tiré;s de l'é;popé;e nationale Messire Thadé;e d'Adam Mickiewicz, mais aussi ceux d'ouvrages tels que Les bases idé;ologiques du POUP de Boles³aw Bierut ou L'Homme qui ne s'inclinait pas devant les balles de Janina Broniewska. Des cycles de confé;rences é;taient pré;vus dont voici quelques thèmes: " L'Oder-Neiss Ð frontière de la paix" ; "Le plan de six ans" ; "Les Ouvriers d'avant-garde (Markiewka, Pstrowski)" ; "L'Exemple et l'aide de l'Union Sovié;tique à laPologne et aux autres dé;mocratie populaires" ; " Le rôle d'avant-garde del'Union Sovié;tique dans la lutte pour la paix" ; "Generalissimus Stalin" . De bons souvenirs des enfants d'é;migré;s polonais de leurs vacances en Pologne devaient servir d'argument supplé;mentaire en faveur d'un retour é;ventuel de leurs parents au pays natal. Les parents visé;s en premier lieu é;taient les mineursé;tablis en France . Pourtant, à mesure que l'atmosphère de guerre froide gagnait du terrain cet objectif passait au second plan. Après 1948, ce qui é;tait qualifié; de ré;é;migration en tant que phé;nomène de masse a pratiquement cessé;. D'un côté;,les autorité;s françaises n'é;taient pas disposé;es à se priver de mineurs polonais jouissant d'une ré;putation de compé;tence et de sé;rieux au travail et de l'autre les mineurs eux-mêmes n'é;taient pas particulièrement pressé;s de retourner en Pologne. Ainsi, le rôle initial attribué; aux colonies de vacances est devenu auxiliaire. Par contre, on voit apparaître d'autres fonctions. La guerre froide qui battait son plein limitait sensiblement les rapports entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, engendrant ainsi des situations conflictuelles. En ce qui concerne la France, on y a interdit des organisations polonaises à caractère social et suspendu plusieurs journaux lié;s avec l'ambassade de Pologne à Paris ( citons, à titre d'exemple, l'Union de la Jeunesse Polonaise "Grunwald", le Conseil National de Polonais en France, l'Organisation de l'Aide à la Patrie, l'Union de Femmes "Maria Konopnicka", la Gazette Polonaise). Il y eut é;galement, dès 1948, des expulsions de France de nombreux activistes et instituteurs pro-communistes. La situation des missions diplomatiques polonaises en France empira dès l'été 1947, en écho au dé;part des communistes du gouvernement français et à l'adoption par la France du plan Marshall . En fé;vrier 1948, on a arrêté; le 1er secré;taire de la section française du Parti ouvrier polonais (POP), Jan Blacha, et plusieurs de ses camarades ; le 9 novembre de la même anné;e, les autorité;s françaises ont exigé; que Hanna Jedrychowska et Stanis³aw Kozierowski, attaché;s sociaux de l'ambassade de Pologne,quittent le territoire français dans un dé;lai de 48h ; enfin, quelques jours plus tard, le 15 novembre, plusieurs fonctionnaires de cette l'ambassade ont é;té; arrêté;s . Un mé;canisme d'accusations ré; ciproques, d'expulsions et arrestations a é;té; ainsi mis en marche, ce qui a exerc une influence dé;favorable sur l'organisation des colonies de vacances. Les relations polono-françaises se sont sensiblement dé;gradé;es à la suite d'arrestations, de procès et de condamnations à des peines de prison prononcé;es, en 1949-1950, contre des fonctionnaires des consulats de France à Szczecin et à Wroc³aw ( André; Robineau, Yvonne Bassaler). Il suffit de rappeler que sur 208 personnes condamné;es en 1950 pour l'espionnage, 76 ont é;té; accusé;es de collaboration avec les services de renseignement français . En 1952, les relations polono-françaises avaient atteint le point critique lorsque Jean Bastard, citoyen français accusé; d'espionnage pour le compte des services de renseignements français, a été condamné; à la peine de mort par le tribunal militaire de Gdansk. Dans de telles circonstances, alors que les relations diplomatiques étaient en train de s'é;teindre et que la situation internationale é;tait de plus en plus tendue, les activité;s ayant en vue l'organisation des colonies de vacances faisaient penser à un champ de bataille. Pour les Polonais, c'é;tait l'une des possibilité;s, de plus en plus rares, d'atteindre les é;migré;s polonais et de faire connaître les "succès" ré;alisé;s dans la Pologne d'après-guerre. En même temps, le voyage des enfants en Pologne devenait avantageux é;galement pour leurs parents qui n'avaient que ce seul moyen, en passant par l'intermé;diaire des enfants, pour rester en rapport avec leurs familles en Pologne, pour envoyer à celles-ci des lettres et des cadeaux. Comme un voyage en Pologne organisé; par des organismes é;ducatifs relevant de l'ambassade et des consulats faisait affluer un nombre considé;rable d'enfants dans les é;coles polonaises, au moins à l'é;poque o&ugreve; un tel recrutement é;tait ré;alisé;, les autorité;s polonaises y attachaient de l'importance . D'après les donné;es (celles qui sont conservé;es dans les sources) sur la structure sociale des participants aux colonies, ils é;taient issus, pour la plupart,de familles d'ouvriers industriels et agricoles . Une telle structure sociale,choisie par les organisateurs polonais, devait garantir une "attitude positive envers la Pologne populaire" tout comme le fait que les familles des participants devaient être lié;es avec les organisations d'é;migré;s polonais relevant de l'ambassade de Pologne . Le "dé;gel" politique s'est manifesté; en 1953 par des dispositions ministé;rielles qui recommandaient d'inclure parmi les participants é;galement des enfants (jusqu'à 10 %) ne fré;quentant pas les é;coles polonaises, issus de familles"hostiles" envers la Pologne populaire, n'entretenant pas de rapport avec les organisations "progressistes", et lié;es, par contre, avec les organisations catholiques. . Du point de vue des organisateurs des colonies l'âge des participants é;tait une question non moins importante que l'appartenance socio-politique des familles. Le ministère de l'é;ducation Nationale é;tablissait sciemment des cadres chiffré;s pré;cis par tranches dÕâge entre 10 et 16/18 ans. Le seuil infé;rieur conforme aux principes de recrutement en vigueur dans les é;tats occidentaux é;tait considé;ré; par les Polonais comme trop bas. Ceux-ci é;taient d'avis, non sans raison, que de retour à la maison les moins de 12 ans "ne sauraient transmettre leurs impressions aux parents" . Or cette transmission d'une image positive dela Pologne é;tait l'un des objectifs prioritaires des organisateurs. é;tant donné; les possibilité;s maté;rielles d'alors, l'accueil d'enfants des é;migré;s é;tait pré;paré; avec soin . Le principe adopté; é;tait que ces enfants devaient passer leurs vacances en compagnie d'enfants polonais (en observant la proportion de 1 pour 1). Ces derniers étaient soigneusement sé;lectionné;s par miles membres actifs du scoutisme polonais (ZHP) et de l'Union de la Jeunesse Polonaise (ZMP), les "é;lèves d'é;lite" Ð les meilleurs dans leur classe se distinguant, en outre, par un esprit d'activisme et une bonne connaissance des problèmes de la vie politique en Pologne, enfin parmi les é;lèves des é;coles relevant de l'Association des Amis de l'Enfance (TPD) Les enfants sé;lectionné;s suivaient des cours spé;ciaux qui les pré;paraient à accueillir de jeunes é;trangers. Ces cours duraient toute la semaine qui pré;cé;dait l'arrivé;e des participants é;trangers aux colonies. Les objectifs principaux en é;taient lessuivants : faire connaître les moyens de familiariser les jeunes é;trangers avec les conditions politiques, é;conomiques et culturelles dans lesquelles vivaient les enfants polonais ; faire adopter une attitude bienveillante et respecter les devoirs envers les nouveaux arrivants (hospitalité;, aide, assistance) ; é;tablir des tâches concrètes né;cessaires à la ré;alisation du plan de travail d'une colonie donné;e, etc. Les groupes de jeunes Polonais devaient se lier d'amitié; avec les é;trangers afin de pouvoir "leur faire connaître la Pologne populaire et ses "succès" ré;alisé;s dans "la culture, la politique et l'é;conomie" et eux-mêmes devaient "devenir [un] modèle à imiter typique de la morale socialiste" quel que puisse en être le sens . Les colonies de vacances é;taient organisé;es dans des localité;s pleines de ressources touristiques. Elles é;taient logé;es dans des immeubles tout confort (entre autres à : Bardzo ¦l±skie, Duszniki Zdrój, K³odzko, Sulejówek, Sowice, Karpacz, Zakopane, Porabka). Il é;tait d'usage que les dé;lé;gations des enfants soient reçues par des dirigeants de lÕé;tat à Varsovie. La visite de la capitale é;taient é;galement obligatoire, tout comme les excursions à Cracovie et dans un centre industriel choisi (dont £ód¼, Nowa Huta, etc). Les dé;lé;gations d'enfants d'é;migré;s devaient en outre assister à des manifestations nationales, telle par exemple, la rencontre des Jeunes Travailleurs d'é;lite Ð Constructeurs de la Pologne populaire, en 1952 .

La bataille autour de la participation des enfants d'é;migré;s aux colonies devacances en Pologne

Comme nous avons dé;jà mentionné;, l'organisation des colonies d'é;té; est devenue un champ de bataille politique qui se dé;roulait à plusieurs niveaux. Cette bataille é;tait particulièrement intense en France vu l'importance du contingent d'enfants qui participaient à ces colonies. Les parties au conflit é;taient, outre les autorité;s des deux pays, des organisations d'é;migré;s aussi bien anticommunistes que relevant des autorité;s communistes de Varsovie.

Les activité;s qui visaient à empêcher le voyage des enfants en Pologne é;taient soutenues par des journaux polonais en France dont Narodowiec (Nationaliste) et Syrena (Sirène), tous deux assez influents dans les milieux d'é;migré;s polonais . Les organisations d'é;migré;s à caractère social (entre autres celles qui faisaient partie du Congrès des é;migré;s Polonais en France) ont même adopté; des ré;solutions spé;cifiques concernant ce problème . Elles s'efforçaient d'organiser des colonies d'é;té; en France (les organisations relevant de l'Ambassade faisaient de même). Mais il semble bien que l'attitude des parents à ce sujet dé;pendait , en grande mesure, des menaces et ré;pressions de la part de la police française à l'é;gard de ceux qui participaient activement à l'organisation du sé;jour des enfants en Pologne. Les rapports des consulats de Pologne datant du dé;but des anné;es cinquante ont à plusieurs reprises informé; le ministère des Affaires é;trangères que la police française convoquait les instituteurs et activistes d'organisations polonaises supposés être sympathisants avec le ré;gime de Varsovie aux postes de police o&ugreve; ils é;taient interrogé;s, souvent même malmené;s et menacé;s d'expulsion. Des agents de police ainsi que des prêtrès polonais devaient rendre des visites aux personnes interpelé;es afin de les dissuader d'envoyer leurs enfants en Pologne.

Le caractère de propagande des colonies en question semblait é;vident é;galement aux diplomates français Ð ils étaient d'avis que l'attitude de Paris à l'égard des colonies devait dépendre, entre autres, de l'accord de Varsovie permettant le retour en France aussi bien des prisonniers de guerre français consignés en Pologne que des prisonniers politiques, ensuite le départ des couples polono-français, et enfin l'aide à la recherche des enfants perdus pendant la deuxième guerre mondiale .

Dans les années qui ont suivi, les attitudes officielles des deux é;tats se sont durcies ce qui a rendu les voyages des enfants en Pologne encore plus difficiles. Ajoutons à cela des controverses concernant les personnes ayant une double nationalité auxquelles on a interdit de quitter le territoire polonais (en 1951, selon les estimations du ministère des Affaires étrangères français, il y en avait environ 300). Il y avait également le problème des femmes françaises ayant épousé des citoyens polonais mais désireuses de rentrer en France, auxquelles on refusait de délivrer les visas de sortie. Ainsi, tant que Paris était incapable derégler les questions mentionnées plus haut conformément à sa volonté, le ministère de l'Intérieur français multipliait les obstacles afin de rendre difficile voire même d'empêcher les voyages en Pologne des enfants et des instituteurs qui les accompagnaient. Aux enfants, on ne délivrait pas en même temps les visas de sortie et les visas de retour; quant aux instituteurs, on leur délivrait seules les visas de sortie Ð les visas de retour dépendaient des décisions des consuls de France qui examinaient chaque cas séparément.

Le voyage en Pologne des enfants naturalisés, ayant acquis la nationalité française était particulièrement difficile Ð tout d'abord, les autorités française smultipliaient les complications, ensuite elles refusaient de leur délivrer les passeports . En 1953, le Quai d'Orsay a reconnu que "tirer en longueur le problème des visas de retour et celui de la délivrance des passeports aux enfants de nationalité française est l'unique possibilité d'exercer une pression sur les autorités polonaises en ce qui concerne les doubles nationaux . Un circulaire du ministère de l'Intérieur français du juin 1953 interdisait la délivrance des visa saux enfants d'origine polonaise, mais dès le début de juillet le ministère annula cette interdiction . En 1955, les parents apprenaient dans les préfectures et les sous-préfectures que leur progéniture encourait des difficultés pour retourner en France car les autorités polonaises avaient droit de consigner les enfants d'origine polonaise et une intervention de la part du gouvernement français pouvait se révéler inefficace. Si les parents insistaient pour que les passeports fussent délivrés, on leur demandait de signer une déclaration rédigée en français et en polonais indiquant quÕils avaient été prévenus des dangers menaçant les enfants partant pour la Pologne, dont les autorités françaises déclinant toute responsabilité face à la situation qui résulterait de ce voyage. On multipliait le nombre de formulaires à remplir en obligeant ainsi les parents à se présenter dans différents bureaux de l'administration . Les directions respectives des ministères des Affaires étrangères et de l'Intérieur, conscientes du fait que les colonies de vacances organisées pour les enfants d'émigrés polonais en France sont "uninstrument habile de propagande communiste" auprès des émigrés, firent des demande afin d'augmenter les fonds destinés à organiser les colonies d'été en France pour ces mêmes enfants . Néanmoins, étant donné que les moyens financiers dont pouvaient disposer le ministère de lÕé;ducation Nationale et celui de la Santé publique et des Populations étaient très limités, le nombre d'enfants d'origine polonaise pouvant participer aux colonies organisées par les Français n'était guère significatif. Pourtant les mesures prises pour contrer les influences communistes avaient bénéficié de l'aide du "Free Europe Committee" qui, en 1955, a avancé 2 millions de FF par l'intermédiaire du "Congrès des é;migrés Polonais en France" afin de pouvoir organiser des vacances pour 2 500 enfants polonais, membres des "é;claireurs Polonais" et de la "Jeunesse Catholique".

On constate donc aisément que cette "bataille pour les enfants" étaient à l'origine de différends assez graves entre Paris et Varsovie. L'attitude des autorités françaises pouvait engendrer un conflit avec l'opinion publique car il était vraiment difficile d'expliquer pourquoi ces autorités cherchaient chicane à des enfants désireux de passer des vacances intéressantes dans le pays de leurs ancêtres. De son côté le gouvernement polonais savait tirer parti de cette situation. Un exemple est retenu ici : l'incident qui s'est produit au Havre, en juillet 1953, lorsque les services spéciaux français, en application dÕun arrêté du ministère de l'Intérieur rendu à l'heure même des faits, ont interdit aux enfants naturalisés de s'embarquer à bord du paquebot Batory qui devait transporter les participants des colonies de vacances vers la Pologne . Le chargé d'affaires polonais lui-même reconnaissait dans son rapport adressé au ministre Stanislaw Skrzeszewski que les "autorités françaises nous ont facilité la tâche. Les compagnes des CRS disposées en ordre dans le port, l'interdiction aux journalistes de monter à bord du Batory, enfin le manque d'arguments pouvant expliquer le bien-fondé de cet arrêté Ð tout cela jouait en notre faveur. L'interdiction aux journalistes de monter à bord n'a été annulée que vers 15h par suite de leurs interventions téléphoniques à Paris et ce n'est qu'à cette heurequ'ils ont pu prendre le déjeuner auquel ils avaient été convies à bord. Mais jusqu'à ce moment, pendant trois longues heures ils ont dû partager le sort des enfants naturalisés, interdits de partir. Pendant ce temps, ils se sont entretenus avec les enfants, les ont interviewés, photographiés, etc. En somme, les Françaisont fait tout leur possible pour que la presse se mette de notre côté". Un journaliste du Monde, Penchenier, s'est distingué par son dynamisme : "lorsque les enfants approchaient du poste de contrôle des documents o&ugreve; les agents de police leur confisquaient les passeports français, il est intervenu sur place et a obtenu la restitution de tous les passeports (...) . Ensuite, Penchenier a publié deux articles dans le Monde, d'ailleurs de retour du Havre, il a lancé l'idée que tous les journalistes ayant assisté au départ manqué des enfants entament dans leurs journaux une campagne pour que les enfants naturalisés aient droit de voyager par avion ou par le train" . Dans le même temps, à Paris, se succédaient des interventions diplomatiques. En jugeant la démarche française, le diplomate polonais écrivait qu'elle était inintelligente et schématique. Ses auteurs comptaient que "nous allions réitérer notre manoeuvre de l'an passé c'est-à-dire que nous allions menacer de laisser les enfants au Havre; ils avaient donc mobilisé le Comité d'Aide aux Immigrés qui a fourni deux autocars, et s'apprêtaient à transporter les enfants vers les colonies d'été organisées avec l'appui du gouvernement français. Mais les Polonais ont organisé un voyage par avion à destination de Prague, et de là vers la Pologne par le train. "La faute principale (...) commise par les Français aussi bien cette année que les années précédentes était de ne pas comprendre que Ç la guerre contre les enfants è est, par la force des choses, très impopulaire" donc "cette année, nous avons connu le plus grand succès dans l'histoire de l'organisation des colonies d'été en Pologne". En 1953, toute la presse en parlait (voie surtout : Liberté, Humanité,Libération, Monde, Combat, Observateur, France Ð Soir). Cette affaire est même devenue l'objet d'une interpellation à l'Assemblée Nationale . Deux interdictions successives des voyages d'enfants par les autorités françaises suivies d'annulations avaient compromis lesdites autorités aux yeux de l'opinion publique. "Il est lieu de souligner ici qu'en dépit du communiqué de l'AgenceFrance Presse Ð aucun organe de presse français n'a osé prendre la défense des arrêtés ministériels".

La démarche des fonctionnaires du ministère de l'Intérieur a fait l'objet d'une critique de la part de Robert Schuman, à l'époque ministre des Affaires étrangères . En même temps, pour parer aux attaques de la presse, la direction du Quai d'Orsay envisageait l'éventualité de rendre publiques les difficultés créées par les autorités polonaises empêchant les personnes ayant une double nationalité de quitter le territoire polonais. Finalement, le sens pratique a prévalu. Les autorités eurent peur de voir la publicité faite autour de l'affaire des colonies de vacances nuire à la partie française qui était en train de négocier avec les Polonais concernant d'une part les visas de sortie pour les "double nationaux" et de l'autre une libération éventuelle des citoyens français condamnés pour espionnage par les tribunaux polonais. Le ministère des Affaires étrangères envisageait les méthodes à adopter dans les rapports avec Varsovie pour que celle-ci comprenne que les tensions qui necessaient de s'accumuler pourraient nuire également aux intérêts en France de la partie polonaise (le rétablissement des activités des organisations d'émigrés polonais, l'annulation de la suspension de la presse de langue polonaise d'orientation pro-communiste, la fin des expulsions de citoyens polonais poursuivant des activités inspirées par l'Ambassade de Pologne, l'autorisation des activités de la Croix Rouge polonaise en France). La politique suggérée àl'égard de Varsovie était celle "de la carotte et du bâton".

"L'arrivée, le séjour, le départ"

L'arrivée des enfants à la frontière polonaise ne signifiait pas la fin des problèmes. Dans les années 1949 et 1950, les enfants et les personnes qui les accompagnaient, quand ils arrivaient en train, ont été fatalement impressionnés par de longues formalités d'entrée qui pouvaient durer jusqu'à 10 heures .

Les informations sur le séjour des enfants dans des centres de repos ont été puisées dans les rapports très détaillés préparés par de nombreux contrôleurs envoyés par le ministère de l'é;ducation Nationale. Les représentants diplomatiques des é;tats occidentaux (avant tout de la France) n'avaient pas le droit de se mettre en rapport avec les enfants (ils disposaient toutefois d'informations sur le déroulement du séjour fournies par leurs propres réseaux d'informateurs) . Les colonies de vacances étaient une sorte de creuset, unique en son genre, de cultures nationales, ce qui se reflétait dans les réactions et comportements de participants.

Une grande partie de ces derniers quittaient la Pologne la tête pleine de nouvelles images de la Pologne et des Polonais. Dès 1948 on demandait auxpetits Français ayant fait un séjour en colonie pendant l'été à Izdebnik Ñ séjour organisé par l'Association d'Amis de l'Enfance (TPD) Ñ ce qu'ils avaient entendu en France à propos de la Pologne. Parmi les réponses, il y avait les suivantes : "la vie y est chère" ; "il n'y a pas de nourriture" ; "il y a beaucoup de voleurs". Mais ils ajoutaient également: "les Français crient après nous, ils nous crachent dessus et nous appellent sales étrangers, mais quand les Polonais, qui sont souvent pauvres, portent des vêtements troués, eux ils les rapiècent, alorsque les Français, ils exhibent les trous". Et encore: "les Polonais n'habitent pas dans de beaux meubles mais leurs planchers sont proprement lavés". En 1951, une partie des petits Polonais de France ont été soi-disant prévenus avant de partir qu'il leur serait difficile de quitter la Pologne car la guerre y éclaterait en juillet. En été 1953, des jeunes filles de France arrivaient en Pologne convaincues qu'une révolte venait justement de s'éteindre" et "qu'il avait même des barricades qu'on avait enlevées avant leur arrivée". En 1954, pendant une excursion à Varsovie, des groupes de filles en provenance de la France et de la Belgique demandaient s'il était vrai qu'il y a une révolution en Pologne et que les troupes soviétiques stationnent dans les environs de la capitale. Il y avait une conviction générale que l'é;glise catholique en Pologne souffrait de répression et que la liberté de conscience n'y existait pas. Ainsi, pour de nombreux enfants, la façon dont la direction de colonies réagissait à leurs demandes de participer aux pratiques religieuses et à leur désir d'observer eux-mêmes les fidèles fréquentant les églises était un test leur permettant de vérifierle bien-fondé de cette conviction. Dans de nombreux rapports on a noté que les enfants s'étonnaient en voyant les prêtres dans les rues ou les églises remplies de fidèles. Ils étaient également étonnés que personne ne leur arrache les médailles saintes. En ce qui concerne la participation aux messes, les organisateurs appliquaient des méthodes élastiques qui, en principe, ne différaient pas des pratiques en usage dans les colonies de vacances pour les enfants de Pologne, et notamment celle-ci : ils devaient choisir entre la messe et les différentes distractions prévues pour la même heure (excursions, épreuves sportives). Mais ily avait également des situations o&ugreve; les enfants venus de France étaient influencés d'un côté par le modèle du "Polonais-catholique" mais de l'autre, par celui du Français indifférent à la religion, ce qui donnait parfois des résultats inattendus.En 1951, on a remarqué à Sopot que "les enfants de France, indifférents à lareligion ont exercé une influence sur des enfants de Pologne, ceux-ci ayantrenoncé aux pratiques religieuses pendant la durée des colonies". é;videmment,le rôle principal revient ici à la socio-technique sciemment appliquée et effectivesurtout dans le cas des enfants.

La plupart des rapports du ministère de l'é;ducation Nationale qu'on a pu trouver semblent confirmer un enthousiasme des enfants pour le fait de participer aux colonies dÕété. Indépendamment d'une tendance possible de leurs auteurs à présenter les réalités sous les plus belles couleurs, en partie au moins c'était vraiÐ le séjour était soigneusement préparé, on n'a ménagé ni les efforts ni les moyens pour une bonne organisation des colonies en Pologne, agrémentées en outre de distractions et réjouissances. Le fait que les impressions étaient plutôt positives est confirmé par les lettres écrites aux familles par les enfants que les moniteurs ne se privaient pas d'ouvrir et d'analyser avant de les poster. On lisait non seulement des lettres écrites en polonais mais aussi celles qui étaient rédigées dans les autres langues parlées par les participants. Si l'on peut croire les sources qui ont été conservées, les enfants allaient parfois jusqu'à chiffrer leur correspondance.

D'après le consul de France à Gdansk, on a rendu impossible tout contact imprévu des enfants avec le monde extérieur en interdisant, entre autres, même les promenades en dehors de l'espace occupé par les colonies. D'o&ugreve; la conclusion tirée par les enfants qu'en Pologne, on n'était pas libres".

L'image de la Pologne d'après- guerre telle qu'elle se formait dans la conscience des enfants dépendait, en grande mesure, des comparaisons qu'ils faisaient avec le pays o&ugreve; ils étaient nés. Leurs opinions mentionnées dans les sources semblent aujourd'hui paradoxales, cependant une certaine connaissancedes réalités historiques, culturelles et relatives à la civilisation des peuples de l'Europe dans les années quarante et cinquante permet de comprendre les opinions exprimées alors grâce à ce contexte.

Les jeunes ne cessaient de sÕétonner de certains éléments de lÕorganisationde la vie sociale et économique en Pologne. Ainsi, en 1949, les fillettes venues de France en visite dans une usine ne pouvaient pas comprendre que le propriétaire de celle-ci était l'État. Les clichés français appliqués aux réalités polonaises les empêchaient de comprendre certains phénomènes tels que, parexemple, l'émulation au travail. Les enfants se demandaient; "à quoi bon se presser, de toute façon ils doivent payer". Les enfants considéraient avec admiration la vitesse de la reconstruction du pays, les mesures sociales, les possibilités de s'instruire et de promotion sociale. Ces enfants d'ouvriers polonais disaient: "nous en France, nous ne pourrons faire autrement que nos parents. Nous serons tous ouvriers". Ce n'est pas par hasard que les enfants de France remarquaient qu'en Pologne, tout le monde travaille" Ð le chômage étant profondément ancré dans leur conscience; on en discutait en famille car ce phénomène était présent dans leur pays de résidence . Le choc ressenti par un groupe de jeunes Françaises lorsquÕelles ont aperçu les gens qui allaient nu-pieds ( en France, cÕétait une preuve de lÕextrême misère) témoigne de lÕéchelle des différences ressenties dans le domaine de la culture et de la civilisation . Le fait quÕun grande partie des femmes en Pologne travaillent ne cessait de les étonner car le modèle de la famille o&ugreve; lÕépouse et mère de famille ne travaille pas prédominait en France dÕalors . La nourriture et plus précisément la cuisine en Pologne jouait un rôle non négligeable dans la perception par les enfants des réalités polonaises. Nombreux étaient ceux pour les quels la vue et le goût du pain blanc quÕon leur servait était une surprise bien agréable. Il nÕy a donc rien dÕétonnant à ce quÕà lÕoccasion dÕune enquête réalisée chez les enfants séjournant aux colonies à Izdebnik, les enfants priés de préciser ce quÕils ont aimé le plus en Pologne ont répondu spontanément : le pain blanc! . Les enfants qui participaient aux colonies à Sowice en 1948 affirmaient que le goût du pain de seigle polonais est bien meilleur quÕen France. "Lorsque nous allons retourner en France Ð disaient-ils Ðnous prendrons avec nous chacun un pain pour que tout le monde chez nous puisse goûter à quel point le pain polonais est bon". Et encore: " nous, on préfère la soupe au lait. Les gens en Pologne ont beaucoup de lait, tandis que nous, en France, on en a si peu" . Si les enfants se plaignaient de la nourriture, il sÕagissait plutôt du fait que la cuisine des colonies ne prenait pas en considération certaines habitudes en cette matière. DÕaprès les rapports de 1951 du consul de France à Gdansk, le problème ne consistait pas en lÕinsuffisance de la nourriture mais plutôt en la monotonie de celle-ci Les enfants manquaient, en premier lieu, de fruits et de légumes. Ils demandaient quÕon leur serve du pain avec le plat de résistance ainsi que les boissons. Les jeunes Français exagéraient lorsquÕils demandaient du vin,de la bière, des cigarette de même que du chocolat, "les produits auxquels,paraît-il, ils étaient habitués chez eux" (en 1949 Ð 1950!) . Ces demandes étaient exagérées non seulement par rapport aux réalités polonaises mais aussi aux réalités françaises dÕalors, au moins celles du milieu ouvrier dÕo&ugreve; étaient issus les jeunes Français. Les sources nous apprennent également que le séjour des enfants dÕémigrés polonais engendrait des problèmes du domaine des moeurs. Ces problèmes résultaient aussi bien des différences déjà mentionnées relatives à la culture et à la civilisation que de lÕinfluence démoralisatrice de la guerre. Les jeunes Polonais de France qui participaient aux colonies se distinguaient très nettement de leurs copains polonais par la façon de se conduireÐ ils considéraient le séjour en Pologne comme un temps de repos sans limite o&ugreve; chacun peut faire ce qui bon lui semble. CÕest avec grande peine quÕils se conformaient aux principes de la discipline en vigueur pendant la durée des colonies. Une opinion des jeunes filles de France illustre au mieux cet état dechose : "on est venu en Pologne pour se distraire, paresser au lit, aller aux bals et prendre le petit déjeuner au lit" . Dans les rapports analysés concernant les comportements des enfants pendant la durée des colonies d'Õété, on a mentionné des opinions positives desdits enfants sur la Pologne dÕaprès-guerre et sur lÕaccueil quÕon leur avait réservé. Le programme varié de leur séjour en Pologne les a également impressionné. Des excursions aux localités et endroits intéressants, la nourriture abondante, les visites chez les dirigeants de lÕƒtat et les cadeaux que ceux Ð ci leur offraient, la possibilité de se faire de nouveaux amis, enfin le fait même de pouvoir se reposer et faire un voyage à lÕétranger, tout cela changeait favorablement la routine de leur vie quotidienne. Ainsi, il serait difficile de blâmer ces enfants dÕavoir considéré les vacances en Pologne comme une grande attraction ce dont témoignent les lettres adressées aux moniteurs polonais après leur retour . Les circonstances mentionnés plus haut se trouvent sans doute à lÕorigine du fait que six de ces enfants en 1949 et sept en 1950 ont choisi dÕélire domicile en Pologne avec le consentement des autorités polonaises . Les conséquences ƒtant donnée le caractère spécifique des colonies de vacances en Pologneet vu le contenu des documents qui ont été conservés, il nous serait difficile deformuler des conclusions définitives concernant la réalisation des objectifs que sesont posés les organisateurs des dites colonies. Les observations faites plus tôtfont état des difficultés qui surgissaient à lÕoccasion des cours de languepolonaise. Une tendance générale observée par les organisateurs était unedisparition successive de la connaissance et de lÕusage du polonais. Cephénomène sÕest manifesté avec plus de netteté après 1956 et restait lié, sansaucun doute, au processus dÕassimilation des émigrés polonais par le biais des organismes sociaux de pays de résidence. Le problème ci-dessus apparaissait également mais avec plus ou moins dÕintensité dans les diverses colonies. Aussi il est difficile de constater quelle était lÕinfluence réelle dÕun programme présenté aux enfants. Les rapports concernant ce sujet soulignent plutôt que les méthodes dÕassimilation de thèmes bien définis au moyen dÕéléments attrayants tels que jeux, danses ou chants se sont révélées plus efficaces. Les films (entre autres : La désastre dÕun espion, La dernière lÕétape, Félixe Dzierzy-ski) que lÕon présentait aux enfants exerçaient sur eux une influence beaucoup plus grande que la lecture dÕextraits tirés dÕouvrages littéraires ou dÕarticles de presse . LÕimage de la Pologne Ð pays de cocagne o&ugreve; tous les habitants jouissent dÕégalité et de liberté, o&ugreve; il nÕy a pas de chômage et la vie est bon marché Ð que lÕon inculquait aux enfants perdait sensiblement de son éclat non seulement à cause des enfants à lÕesprit observateur et critique mais aussi par suite des visites faites par des familles polonaises à leurs jeunes parents de France. Ainsi, ces derniers pouvaient apprendre quÕon ne peut pas toujours acheter de la viande et du beurre et que le travail de nuit est fréquent La conclusion que lÕon trouve dans de nombreux rapports indiquant que les visites des familles exerçaient une influence positive sur la formation de lÕimage de la vie dans la Pologne dÕaprès guerre est difficile à vérifier. Est-ce que les colonies dÕété en Pologne influaient sur les milieux dÕorigine des enfants? Une réponse partielle à cette question est fournie par les rapports conservés dans les archives du ministère des Affaires étrangères polonais en provenance des consulats de Pologne et de la Section de lÕƒmigration Polonaise relatifs principalement à la France. En 1953, à lÕoccasion dÕune évaluation générale des colonies de vacances dÕaprès les réactions observées dans les milieux émigrés, les auteurs de ces rapports écrivaient que les enfants qui rentraient de la Pologne "sont un centre constant dÕune propagande positive et un élément de contact avec le pays. Chaque retour dÕenfants de la Pologne est un grand événement dans la vie dÕune cité polonaise. La maison o&ugreve; habite un tel enfant devient un centre dÕintérêt et de visites de tous les Polonais de la cité qui viennent y chercher la vérité sur la Pologne populaire. Parmi eux, il y a souvent des indécis et même des ennemis. Comme nous avons pu le constater, les résultats sont excellents Ð les enfants qui rentrent de Pologne sont les meilleurs propagateurs de la Pologne populaire . Même si lÕon suppose que la plupart des parents donnaient foi à lÕimage de la Pologne transmise par les enfants, ceci nÕa pas pu amener à la réalisation de lÕobjectif principal, cÕest-à-dire le retour de ces gens au pays. Pour une grande partie des émigrés, la perspective de vivre dans une Europe Occidentale se relevant des ruines, de gagner une retraite décente et de se faire naturaliser avec ses enfants était beaucoup trop attrayante pour y renoncer au nom de vieux sentiments nationaux. Et là, même les récits le plus enthousiastes de leurs enfants ne pouvaient rien changer. Les colonies de vacances devaient être lÕun des instruments de la politique extérieure de la Pologne. Chaque année elles devenaient lÕobjet de marchandages diplomatiques puis de différends engendrant des situations conflictuelles particulièrement embarassantes pour les autorités des pays qui tentaient dÕen limiter lÕétendue. Varsovie considérait les colonies dÕété comme un élément important dÕun arrière-pays sui generis constitué de sympathisants avec la Pologne dÕaprès-guerre et comme un instrument servant à entretenir des relations entre le pays et lÕémigration. De son côté, Paris les considérait comme une possibilité de régler des problèmes tels que, par exemple : la libération de citoyens français arrêtés et emprisonnés en Pologne, le règlement du statut des double-nationaux, etc. Le fait que les deux parties considéraient les colonies de vacances pour les enfants comme un champ de bataille montre à quel point les relations polono-françaises ont été engagées dans une confrontation issue de la guerre froide. La normalisation desdites relations sÕest effectuée successivement, après la mort de Staline.


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